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Les Zoreilles 19
Les tripôles sont partoutArticle commun
Télécomplot - Le secret derrière le Goût'LH
Alliance PixelleJ'aimerais revenir avec vous sur mon précédent article, qui traitait des façons spécifiques qu'a l'art d'exercer une violence sur le public (LH n°64, "Le jeu vidéo révolutionne la façon qu'a l'art de nous violenter").
J'étais récalcitrant à introduire le jeu de rôle comme un art, du fait de sa structure particulière, non pas en simple dipôle, mais en la concaténation de deux dipôles formant un tripôle (créateur de l'univers/maître du jeu/joueurs). Cette structure me semblait trop grossière, trop farfelue, trop loin de ce que l'on connaît dans les autres arts.
Mais il y a quelques jours en allant à l'opéra avec un bon ami à moi, je fus pris d'une révélation. "Ce metteur en scène est très bon, ça va être original" me dit-il alors que les lumières s'éteignaient. Et puis ce fut évident. L'opéra fonctionnait lui aussi comme le jeu de rôle, sur la base d'un tripôle.
Si on m'avait posé la question de la structure d'une œuvre d'art de théâtre ou d'opéra à l'aune du travail du metteur en scène il y a une semaine, je ne sais pas ce que j'aurais répondu. J'aurais probablement méconsidéré son travail, ou je lui aurais donné un simple statut de "contributeur"… Quelle réponse fainéante ! On retrouve l'interaction d'un émetteur absolu (artiste), d'un récepteur absolu (public final) et d'un transformateur (interprète).
La réalité est que d'autres bien plus "traditionnels" et reconnus comme tels culturellement ont une structure similaire : j'ai déjà mentionné le travail du metteur en scène au théâtre et à l'opéra, qui transforme une œuvre pour un nouveau public, mais la danse ou la musique peuvent retrouver les mêmes caractéristiques.
Quelle est la différence, alors, avec une réécriture comme il pourrait en avoir en littérature, en musique, etc. ? Dans la réécriture d'une œuvre, on retrouve bien un émetteur absolu, à l'origine de l'œuvre, une personne dans une position intermédiaire, qui réceptionne l'œuvre de l'émetteur absolu, la transforme en y mettant un peu de lui même, et la réémet vers un récepteur absolu. Où trace-t-on la ligne ?
Je trouve trois différences fondamentales, qui permettent de différencier une œuvre "interprétée" d'une œuvre "réécrite". La première différence est que les deux œuvres que l'on peut identifier dans le cas de l'interprétation sont toutes deux de nature différente, et s'adressent à deux publics eux-mêmes de nature différente, contrairement à la réécriture. Une pièce de théâtre écrite appartient au monde de la littérature, elle est destinée à être lue, alors qu'une pièce de théâtre jouée appartient au monde des arts de la scène, elle est destinée à être vue. La réécriture, elle, conserve le type de l'œuvre, une pièce réécrite reste un élément de littérature, adressée au même public de lecteurs.
Une deuxième différence s'observe dans la posture de l'interprète vis-à-vis de l'artiste. L'artiste d'une œuvre interprétée sait que son œuvre va l'être, l'interprétation lui est nécessaire (en le sens qu'elle ne peut pas ne pas être pour en faire une œuvre à part entière), et donc cette transformation est prévue par l'artiste qui la prend en compte à la conception (les fameuses didascalies au théâtre, ou les indications pour les musiciens, qui sont toutes deux plus ou moins permissives et plus ou moins respectées). L'interprète occupe une place qui lui est offerte par l'artiste, celui qui réécrit une œuvre se saisit de sa place par lui-même.
La réécriture est un processus de création d'une œuvre supplémentaire, et ce processus créateur peut se déployer dans deux directions : une direction horizontale (une même œuvre peut être réécrite plusieurs fois) et une direction verticale (on peut réécrire une réécriture). Par exemple, de nombreux livres sont des réécritures. À l'inverse, une œuvre interprétée n'offre de marge de manœuvre que dans une direction horizontale. Puisqu'il est anticipé, et de nature différente, le processus est fini, l'œuvre ne peut plus évoluer après l'interprétation.
Ainsi, l'artiste doit accorder sa confiance à l'interprète, et lui laisse plus ou moins de libertés, pour que celui-ci rende l'œuvre finale complète, achevée. Ce processus s'effectue dans un certain cadre, et il possède alors un début et une fin. La réécriture, elle, se fait indépendamment de l'artiste et à la seule initiative de celui qui l'entreprend, et au cours de celle-ci l'œuvre est transformée en une autre œuvre dissociable de la première. Ce processus peut ne pas connaître de fin.
Nota Bene : Je ne sais pas comment désigner le processus de transformation d'une œuvre en une autre œuvre de même nature, autrement que par "réécriture", qui d'ordinaire reste circonscrit à la littérature. Parler d'"adaptation" n'est pas correct, car il s'agit d'encore un autre processus, et il ne s'agit pas non plus de parler de "copie". J'utilise donc "réécriture" non seulement pour la littérature mais pour tous les arts.